Les indésirables

Nos bistrots sont de plus en plus sollicités par les vendeurs ambulants, un parasitisme toléré par les serveurs, qui se greffe sur l’établissement pour aspirer les quelques liquidités disponibles. Une activité parallèle à celle du bistrot se déploie.
Leurs hottes sont pleines de surprises : plus une soirée sans en apercevoir un. Ils se multiplient, tissant leur toile sur le quartier, constituant peu à peu leurs réseaux. Exerçant à l’origine une activité essentiellement nocturne et florale, leur présence est désormais quotidienne.

Leurs lieux de prédilection : restaurants et débits de boissons, qui facilitent leur démarchage grâce à une concentration humaine déjà acquise. C’est l’instant où les gens s’arrachent au flux urbain, où leurs disponibilités et leurs écoutes s’ouvrent davantage, l’instant où la proie est la plus vulnérable.
Les colporteurs bondissent d’une table au comptoir, du comptoir à une autre table, inlassablement. Ils abordent les consommateurs à grand renfort de sourires fatigués. Ballottés d’un côté à l’autre, ils sont sans cesse repoussés par des refus agacés, provoqués par la profusion de sollicitations qui rythme aujourd’hui la vie citadine. À la moindre faiblesse, ils s’accrochent, espérant séduire le client.

Chaque nationalité s’est spécialisée dans une marchandise. Les Indiens s’occupent principalement des fleurs. Le bouquet au coin du coude, ou rassemblé dans une poche plastique retournée pour masquer une marque publicitaire, ils déambulent de bistrot en bistrot, concentrant leur savoir-faire sur les couples.

C’est, bien sûr, l’ABC du métier : le refus d’acheter pour offrir équivaut, pour l’homme, à un manque de galanterie envers la femme. Cette faiblesse masculine constitue la principale promesse de vente.
L’acte d’offrir ne devrait pas être dicté par une contrainte, mais se manifester naturellement, sans qu’on ait besoin de se faire écorcher le nez chaque soir par un buisson épineux.
Malgré ce manque de tact à l’égard du client, leur absence serait pourtant vivement ressentie.

Café moulus | Nicolas de Crécy | ©Le Lézard 1995

Les Africains se sont spécialisés dans les babioles en plastique : ces petits objets articulés, animés par un mécanisme à remonter. Démonstration à l’appui, ils saisissent leurs crocodiles verts, tournent la clé, puis déposent l’animal sur le comptoir, un sourire satisfait aux lèvres devant ce bout de plastique qui rampe maladroitement dans les flaques de bière.
Deux types d’objets dominent : ceux qui bougent tout seuls, la magie de l’automate séduit toujours (crocodiles à ressorts, grenouilles à soufflets), et ceux qui brillent (montres plaquées or, lunettes de soleil, chaînettes…).

Certains camelots sont plus étonnants : probablement novices, ils surgissent à vos côtés pour vous proposer un étalage de chaussettes, méticuleusement disposées sur leur avant-bras.
Les derniers à hanter le quartier de Belleville sont les Chinois, qui exposent dans un classeur à anneaux des produits pour le moins inattendus, tels que des lunettes correctrices. Et si vous semblez hésiter, ils sortent discrètement de leur poche leurs cartes maîtresses : de petits calendriers de l’année passée, illustrés de jolies femmes asiatiques, partiellement dévêtues.

Tous ces démarcheurs participent, à leur manière, à l’animation du bistrot.
Menacés aujourd’hui par l’exaspération d’un public sans cesse sollicité, ils n’en demeurent pas moins des figures familières : leur démarche répétitive, parfois agaçante, fait partie intégrante des rites et de l’image globale du bistrot.