Les moyens de communication

Le débit de boissons a souvent servi de base de lancement, sur orbite publique, à de nouveaux médias. Il en est ainsi, depuis le XVIIᵉ siècle, pour l’édition et la presse, alors si mal diffusée qu’on venait la lire et la commenter au café. Au XXᵉ siècle, les premières projections publiques du cinématographe, la musique mécanique des orchestrions ou encore le Busophone, ancêtre français du juke-box, ont trouvé dans le bistrot un lieu d’expression idéal. Il en alla de même pour la télévision, si onéreuse à ses débuts qu’on venait la contempler au café, bien avant qu’elle ne s’installe dans tous les foyers.

« Télévision bien ingrate qui a conquis son public dans les cafés mais qui devait ainsi lui dérober sa clientèle des veillées. » 33

Le journal

«Au bistrot, le journal constitue un lien de plus. Grâce à sa lecture en commun, les habitués ressentent leur solidarité, ils éprouvent qu’ils appartiennent au même milieu (ce qui ne veut pas dire nécessairement à la même classe sociale), qu’ils ont les mêmes centres d’intérêt. Ils se penchent ensemble sur le même titre, sur la même bande-dessinée. L’article prend d’autant plus de valeur qu’ils le commentent en même temps et que leurs regards convergent vers les mêmes lignes, qu’ils ne regarderaient peut-être pas s’ils étaient seuls avec leur journal. (…)
Bien au contraire, le consommateur du café se sert du journal pour prendre ses distances, pour observer les autres à loisirs, sans leur donner trop de prise. (…)
Le passager du snack tient un journal entre les mains, mais il le tient seulement et n’en retient rien. (…) Cruel paradoxe, à peine entré dans le snack où il s’est précipité, il le quitte et lui tourne le dos, en feuilletant un journal aussi vide et aussi illusoire que le snack, plein à craquer de fausses présences et de fausses nouvelles.” 34
Pierre Sansot

Le téléphone du Cyrano

Le téléphone

«Certes, les gens se bousculent, se caressent du regard, se frôlent dans les avenues mais la cabine téléphonique du café ou de la poste ne nous donne-t-elle pas un spectacle plus convaincant? D’innombrables mains tiennent ce récepteur qui garde la tiédeur humaine, des lèvres différentes ont murmuré devant le même micro et mêlent, oh sacrilège, des aveux, des noms, des adresses qui ne devraient jamais se confondre : les noms d’une vieille mère malade, d’un souteneur, d’un indicateur de police, d’un chef syndicaliste, d’une maîtresse, d’une cousine qui arrive de province. Sur la cloison de la cabine, on a inscrit des mots d’espoir, esquissé des graffitis obscènes, écrit des numéros. La cabine ne se désemplit pas, l’air ne se renouvelle plus jusqu’à devenir pesant et le téléphone se prostitue à longueur de journée. Il continue à se vendre contre un pauvre jeton, éreinté, écœuré, esquinté, tandis que les premiers néons s’allument et que d’autres consommateurs remplacent les habitués de l’après-midi. Un téléphone public comme il existe des filles publiques.» 35
Pierre Sansot

La télé du Zorba

La télévision du bistrot

La télévision, formellement identique à celle qui trône dans chaque foyer, offre au bistrot un tout autre service. Introduite dans un contexte public, elle prend une dimension particulière. L’omniprésence de l’image télévisuelle, et, plus largement, de toutes sortes de représentations, est un fait acquis pour les générations d’après-guerre. Certains bistrots, comme le Zorba, rue du Faubourg-du-Temple, diffusent en continu une image muette, partie intégrante de l’ambiance générale. Ce spectacle, vers lequel certains visages se tournent comme interpellés par des voix divines, devient une nourriture virtuelle, absorbée passivement, les regards se perdant dans un écran clignotant.

La télévision peut aussi participer activement à la vie du bistrot. Les jours de retransmission de courses hippiques, par exemple, voient se former des groupes serrés sous l’écran, animés de spasmes et de petits cris à mesure que la course avance. Sitôt l’épreuve terminée, l’effervescence retombe : chacun, essoufflé comme les montures sur lesquelles il a misé, retrouve sa place et saisit son verre pour apaiser sa soif.

Les diffusions de matchs de football provoquent également d’impressionnants rassemblements autour de l’œil lumineux. Une clientèle avide de ballon rond y reconstitue, dans le cadre confiné du bistrot, une sorte de mini-stade. Entassés comme sur des gradins, les clients-spectateurs goûtent l’émotion collective, s’exclamant d’une seule voix, de joie ou de dépit, à chaque but marqué. Dans ce cas précis, le rituel télévisuel joue un rôle bénéfique dans la vie du bistrot.

Le café s’est ainsi imposé comme un véritable lieu de diffusion des nouvelles technologies, longtemps boudées par un public soit dépourvu des moyens nécessaires pour acquérir l’objet de rêve, soit méfiant envers la nouveauté. Il en va de même aujourd’hui pour Internet, qui a trouvé dans le café, devenu « cybercafé », un espace de vulgarisation. Association paradoxale, tant elle s’éloigne du fondement même du bistrot : un lieu voué à la communication directe, de proximité, et non à l’échange par écrans interposés.

Malgré tout, le café démontre une fois encore le pouvoir qu’il exerce dans la diffusion des objets de consommation placés à la proue du progrès technique.