Découvrir un lieu, c’est le parcourir. Prendre conscience de l’univers qui nous enveloppe, c’est immerger nos sens, les libérer de la crasse invisible qui les obstrue, s’imprégner d’odeurs, de sons, de visages. Inconsciemment, nous filtrons et hiérarchisons l’information perçue pour en retenir l’essentiel : ce dont nous avons besoin pour évoluer en société.
Je souhaite évoquer la consistance et la richesse d’un lieu, d’une situation ; observer les gestes et usages qui lient l’homme à son environnement, matériel comme humain. Je désire parler de ce qui se passe entre les éléments : définir le vide qui les enveloppe et les fait exister, entendre les lieux parler à l’imaginaire pour que s’en dévoile le fantastique.
Le designer doit savoir analyser avec justesse le contexte dans lequel il intervient. Plus qu’un simple métier de conception, c’est aussi un métier d’observation. L’emploi d’un outil d’analyse précis devient alors indispensable au bon déroulement du projet. Pour mieux comprendre et décrire le macrocosme dans lequel nous évoluons, j’utiliserai une approche transdisciplinaire : l’approche systémique. Cette méthodologie me permettra d’organiser mes connaissances et mes observations en vue d’une plus grande efficacité.
L’approche systémique s’appuie sur la notion de système. D’après la définition la plus courante, un système est un ensemble d’éléments en interaction, dans lequel les liaisons entre ces éléments comptent autant que les éléments eux-mêmes. Je propose aujourd’hui d’appliquer cette approche à la complexité urbaine, au travers de l’un de ses microcosmes. De nombreux lieux s’offrent alors à l’étude : pressings, grands magasins, gares, squares, bistrots…
J’ai choisi les bistrots. Parce qu’ils sont de ces lieux qui parlent, sémiologiquement denses. Parce qu’ils appartiennent à mon quotidien : je passe devant chaque jour, je les fréquente, ils rythment mes journées. Je propose d’en décortiquer l’univers, d’en mettre en évidence la complexité organisée, les interdépendances et la régulation du système.

Café moulus | Nicolas de Crécy | ©Le Lézard 1995
Les préliminaires relationnels nécessaires pour gagner la confiance des gens sont longs et délicats à tisser ; c’est ce qui explique que mon étude ne puisse être exhaustive. Recueillir les confidences, serrer la main du patron, se faire interpeller par son prénom : autant d’étapes pour enfin pénétrer au cœur même du lieu, franchir sa stricte enveloppe physique. Le bistrot fait partie de ces lieux urbains qui ne se dévoilent pas au premier regard ; ils exigent qu’on s’y glisse progressivement, qu’on perce leur enveloppe pour en sonder l’intimité et découvrir ceux qui les animent. Pour restituer fidèlement l’atmosphère du bistrot, il est essentiel de s’en imprégner pleinement.
Résistant à la tentation d’une étude géographique dispersée, j’ai choisi de concentrer mes observations sur quatre débits de boissons, dont trois situés dans mon quartier : Belleville, et un quatrième place de Clichy. La recherche d’éléments comparatifs m’a conduit à fréquenter d’autres lieux, sans toutefois m’y attacher.
Cette étude se concentre donc sur un type particulier d’établissements : le bistrot de quartier, choisi pour sa proximité, ses prix modiques et les liens particuliers qu’il tisse avec, et entre, les habitants. C’est dans les petits bistrots des quartiers populaires que nous nous réunissons le plus naturellement entre amis. Il m’a semblé plus judicieux de parler de l’expérience directe que j’ai de ces lieux précis, plutôt que de divaguer sur d’autres formes, grands cafés, brasseries, bars, pubs ou guinguettes. Même s’ils partagent certains points communs, il est nécessaire de bien les distinguer.
« Café » étant une dénomination générique internationale, lorsque je parle de bistrot, je fais référence à une sorte de « café rural » urbain. Je préfère pour l’instant énoncer succinctement ce qu’il n’est pas ; l’étude qui suit le révélera progressivement dans toutes ses nuances. Le bistrot n’est ni une brasserie, ni un café. Le café, plus petit qu’une brasserie, propose un service de restauration structuré. La brasserie, quant à elle, se distingue par son implantation prestigieuse aux angles de boulevards et d’avenues. Sans véritable emprise sur le quartier, elle offre un service de restauration aux clients de passage exerçant leurs activités à proximité.
« Éclatent maintenant les néons des brasseries neuves, grands paquebots gorgés de boustifaille, usines à boire et à manger. Gigantesques abreuvoirs sophistiqués, simili-cuir, simili-cuivre, simili-accueil, univers du pseudo, règne du faux, triomphe du clinquant et du toc, on y gagne paraît-il en propreté et en qualité. Mais on y perd en chaleur humaine. On y rentre, on en sort, sans rencontrer personne. » 1
Le bistrot n’est ni un bar, ni un pub. Les bars, davantage fréquentés la nuit, rassemblent des groupes déjà constitués qui ne cherchent pas à se mêler aux autres ; on y recherche une atmosphère, plus qu’un contact social. Dans l’esprit des cafés-concerts, des formations musicales s’y produisent. Si le pub rejoint, par certains aspects, l’esprit du bistrot, celui du contact humain, il s’en éloigne par son capitonnement, son confinement qui l’isole de la rue.
Ce mémoire relate une certaine aventure : une déambulation au cœur d’un quotidien trop immédiat pour retenir notre attention. C’est l’étude d’un observateur de la vie sociale, à la fois en promenade et en quête : cherchant à voir pour ceux qui n’ont pas le temps de voir, et saisissant sur le vif le plaisir des choses courantes.

Monsieur Jacqueline, moi-même et Bloody
« Ma maison, ce n’est pas les murs, ce n’est pas le sol, ce n’est pas le toit, c’est le vide contenu entre toutes choses, car c’est là que j’habite. » Lao Tseu