
Le bistrot sacralise tout ce qu’il contient. Il forme un milieu où nos gestes, nos pouvoirs et notre façon d’être se transforment, se métamorphosent.
« Certains breuvages présentent cette particularité qu’ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d’être, quand on les boit autre part que dans les cafés ». 31
Il existe aussi des objets qui n’ont de sens qu’en lien avec un lieu, et associés à d’autres objets. Ainsi, le sous-bock est indissociable du verre de bière et du bistrot. Là, cet accessoire est parfaitement légitime ; ailleurs, dans le foyer familial, il devient incongru, presque déplacé. Il entretient avec le bistrot une relation d’échange intense : le décor le légitime, et le sous-bock, en retour, renvoie au lieu une image fidèle de son appartenance.
Le limonadier
Le limonadier, décapsuleur et tire-bouchon, issu de cet univers professionnel, possède un langage particulier dans le contexte précis du débit de boissons. C’est l’outil du professionnel, donc un instrument du pouvoir. Il permet de décapsuler, de déboucher, d’accéder à la boisson. Dans le foyer, l’objet conserve sa fonction, bien sûr, mais perd son prestige. Au bistrot, il est essentiel au bon déroulement du service et devient le symbole autour duquel gravite toute une profession.
Comme pour le sous-bock, changer son contexte d’utilisation altère son image. Mais dans le cas du limonadier, le malaise peut naître même sans changer de décor : qu’il se retrouve entre les mains d’un client, et c’est déjà une transgression. Ici, ce n’est plus la question de l’espace qui se pose, mais celle de la hiérarchie, où le patron trône au sommet. Au bistrot, le limonadier est l’outil exclusif d’un métier. Tout objet, finalement, tire son sens du contexte dans lequel il est utilisé.

«Il faut que les lieux urbains, tout comme les œuvres d’art, possèdent une certaine unité. On connaît l’adage fameux : «un être est un être». Ainsi, la fumée de la brasserie qui enveloppe les consommateurs, bourre un espace déjà trop plein, met un peu plus de confusion et de vertige dans les regards – la fumée du bistrot qui vient se coller à ses vitres et qui le rend plus intime, plus chaud – la fumée d’un café qui ne peut se développer qu’en fines volutes, en pensées amères ou joyeuses mais toujours acérées. c’est pourquoi des éléments semblables, lorsqu’ils sont pris dans des lieux voisins mais différents, prennent des significations tout à fait diverses.» 32
Les objets du bistrots sont brutalisés : les uns par une utilisation efficace et quotidienne (le personnel exigeant d’eux beaucoup d’efforts lors du service), les autres par leur appartenance à la collectivité. La douloureuse existence de l’objet public est lié au fait qu’il appartient à personne et à tout le monde.
L’existence courte et misérable du sous-bock.
Le sous-bock fait partie des objets mythiques du bistrot. Il renforce l’image du verre de bière, lui donne une plus-value (et réciproquement). Réunis, les deux objets proposent une image globale puissante. Lorsqu’une bière est servie sans sous-bock, il manque quelque chose, on a l’impression désagréable d’avoir été négligé, malmené.
Le sous-bock tire son origine de la consommation de la bière. Pourquoi cet accessoire pour le verre de bière et pas pour le verre de vin ? Il est, habitude aidant, difficilement concevable d’accompagner un verre de Muscadet d’un sous-bock. Cette association est aussi ridicule que celle qui consisterait à siroter une bière à l’aide d’une paille.

«Il faut que les lieux urbains, tout comme les œuvres d’art, possèdent une certaine unité. On connaît l’adage fameux : «un être est un être». Ainsi, la fumée de la brasserie qui enveloppe les consommateurs, bourre un espace déjà trop plein, met un peu plus de confusion et de vertige dans les regards – la fumée du bistrot qui vient se coller à ses vitres et qui le rend plus intime, plus chaud – la fumée d’un café qui ne peut se développer qu’en fines volutes, en pensées amères ou joyeuses mais toujours acérées. c’est pourquoi des éléments semblables, lorsqu’ils sont pris dans des lieux voisins mais différents, prennent des significations tout à fait diverses.» 32
Les objets du bistrot sont brutalisés : les uns par une utilisation quotidienne, efficace, exigeant d’eux un effort constant ; les autres par leur appartenance à la collectivité. La douloureuse existence de l’objet public tient à ce qu’il n’appartient à personne, et donc à tout le monde.
L’existence courte et misérable du sous-bock en témoigne.
Le sous-bock fait partie des objets mythiques du bistrot. Il renforce l’image du verre de bière, lui confère une plus-value – et réciproquement. Ensemble, ces deux objets forment une image globale et cohérente. Lorsqu’une bière est servie sans sous-bock, il manque quelque chose : une impression de négligence, de désinvolture s’installe.
Issu de la culture de la bière, le sous-bock s’est imposé comme un compagnon indispensable. Pourquoi cet accessoire pour le verre de bière, et non pour le verre de vin ? Habitude oblige, il paraît inconcevable d’accompagner un Muscadet d’un sous-bock, aussi ridicule que de boire une bière à la paille. Si aujourd’hui son usage semble aller de soi, il n’en fut pas toujours ainsi : à l’origine, on le jugeait parasite. Son apparition répond pourtant à des raisons pratiques.
Même s’il joue le rôle modeste d’une semelle protectrice, isolant un élément d’un autre, fonction qui rappelle les fameux patins que l’on chaussait jadis pour ne pas salir les parquets cirés, le sous-bock possède bien d’autres vertus. Sa présence est indissociable du verre, dont il épouse le diamètre, la contenance, et jusqu’aux gestes du service. Quand l’activité s’intensifie, les verres, rincés à la hâte, sont aussitôt remplis. La mousse excédentaire raclée, la bière est servie dans un verre encore trempé.
«Grâce au sous-bock «Record» vos soucis s’évaporent !»
Le pouvoir absorbant du sous-bock, fabriqué dans un carton à fort coefficient d’absorption, le rend alors précieux. Il évite l’essuyage de chaque verre et fait gagner un temps considérable. Il soulage aussi le serveur, dispensé d’éponger sans cesse le comptoir ou la table. Satellite du service, le sous-bock agit en silence : il recueille les gouttes, les boit passivement, et conserve une discrète autonomie. Par escadrilles entières, ces prothèses-éponges multiplient l’efficacité du travail.
Ils apparaissent à la commande, gardent la place du verre pendant un remplissage, marquent son emplacement comme de petites pistes d’atterrissage. Autour du comptoir, dans le tumulte des allées et venues, ils amortissent le mouvement, adoucissent les chocs. Puis, lors du débarrassage, ils disparaissent, rejoignant la pile de leurs semblables près de la tireuse. Car le sous-bock n’absorbe pas seulement les liquides : il étouffe aussi le bruit du verre sur le métal, joue le rôle d’un coussinet bariolé, orné de publicité, valorisant l’objet qu’il sert. Quoi de plus gratifiant, pour le client, que d’être servi sur un plateau ?
Les buveurs, eux, s’amusent avec ces petits disques, entretenant avec eux un rapport à la fois intime et ludique. Certains posent leur verre distraitement, d’autres, plus maniaques, s’appliquent à le centrer sur le motif imprimé.
Mais le sous-bock est un article fragile. Il perd vite sa virginité : son espérance de vie est brève, bien plus que celle du verre, noble et durable. Dans sa courte existence, il en croise pourtant des dizaines. Éphémère compagnon, voué à une servitude ingrate, il tire un peu de prestige de la publicité dont il est frappé.
Car il est aussi un support de signes. La marque qu’il arbore s’accorde en principe à la bière servie, mais dans les petits cafés, cette cohérence se perd. Le sous-bock trahit parfois la boisson qu’il accompagne, et son image se trouve falsifiée. Support d’information, il devient aussi médiateur de gestes : certains patrons y gravent des traits pour compter les consommations, d’autres l’empilent. On le retourne, on y griffonne, on y rêve. Il finit souvent tatoué comme un vieux marin, pilier de comptoir. Parfois, il acquiert une petite valeur sentimentale : glissé dans une poche, il rejoint une collection dérisoire ou garde la trace d’un souvenir. À défaut, il regagne la pile, sa famille d’origine, en attendant de rejouer sa courte partition.
Le sous-bock peut être surpris à caler l’instabilité d’une table qui, au fil des jours, a perdu son horizontalité impeccable. Petite cale improvisée, glissée avec précaution sous un pied vacillant, il rétablit l’équilibre et prévient la valse dangereuse des verres pleins trônant sur le guéridon. Souvent plié en deux, parfois en quatre, il épouse la dénivellation avec une humilité de serviteur. Puis, oublié là, il finit au niveau des détritus du sol, imbibé de bière et de poussière, témoin muet d’un désordre qu’il aura tenté, un instant, de contenir.
Souvent pourtant, le sous-bock disparaît dans des conditions pitoyables, tel un vieux compagnon usé par l’alcool qu’il a tant absorbé. Gonflé, taché, souillé, il porte la crasse des comptoirs et des mains. Écorné, plié, parfois lacéré par la pointe d’un stylo, il finit meurtri, irrécupérable. Souffrant de mille contusions, il n’est plus bon à rien.

Les machines à cacahuètes du Zorba
Des petits lutins qui avalent des pièces de deux francs et recrachent quelques graines.
Je les devine dans mon dos. Tous deux sont perchés sur une fine tablette d’aggloméré posée sur un haut radiateur en fonte. On ne les voit plus, et pourtant ils sont là. Ils font partie du paysage. Le rouge vif d’hier s’est fondu dans la teinte nicotinée du mur. Ils sont comme le reste : des images figées dans une image globale. Leur usage quotidien les ranime, on doute de leur fonctionnement, on les secoue, alors ils existent de nouveau, reprennent forme. Leurs arêtes se précisent. Ils redeviennent des volumes palpables, assemblages de plastique rouge et transparent où la brillance du chrome impose sa présence.
Les deux distributeurs de cacahuètes du Zorba, petit bistrot kabyle du quartier de Belleville, sont reliés l’un à l’autre par un épais élastique noir. L’objet doit s’adapter à son environnement, subir les manies et les bricolages de ses propriétaires. Comme la plupart des objets de bistrot, il est sans cesse brutalisé, usé par la fréquentation, comme tout objet public, plus encore lorsqu’il évolue dans un univers masculin.
Tel un couple de silos à grain, les distributeurs du Zorba se tiennent serrés l’un contre l’autre : l’un délivre des cacahuètes, l’autre des pistaches. Mais la quantité déversée est toujours dérisoire. Cette frustration déclenche chez le client une série de gestes spasmodiques et brutaux, justifiant la présence de l’élastique. Le premier réflexe est d’incliner la machine vers soi pour récupérer les derniers grains. L’élastique noir, tendu entre les deux distributeurs, empêche le basculement. S’ensuit alors une scène familière : l’usager enfonce ses doigts dans la gorge de l’appareil, finit à genoux pour s’assurer d’avoir tout récupéré, puis se relève, la soucoupe à moitié vide à la main, affichant un air vaguement désabusé.
Une fois rempli, le distributeur est censé devenir autonome. En théorie seulement. En réalité, le personnel est constamment sollicité, pour faire de la monnaie, ou pour fournir des soucoupes à tasse. Car il manque toujours, à proximité de la machine, ces petites coupelles en libre-service qui permettraient de partager. Et c’est bien lorsqu’il veut offrir aux autres que le client les réclame. Mais la déception revient vite : une pièce de deux francs ne suffit jamais à garnir une soucoupe, la dose étant calculée pour combler à peine le creux d’une main.
Pourquoi alors ce distributeur, plein d’inconvénients, rencontre-t-il toujours autant de succès ? Parce qu’il est plus qu’un simple appareil : c’est un jouet, une mise en scène. Il fascine d’abord par la masse dorée qu’il retient dans son ventre transparent, cette corne d’abondance que le porte-monnaie ne peut épuiser. Consommer des cacahuètes est banal ; plonger la main dans un bol pour en saisir sans effort n’a rien d’excitant. Mais glisser une pièce dans la fente, tourner la clé, entendre les graines tomber dans la cavité inférieure comme un gain de machine à sous, voilà qui transforme l’acte en rituel. Ces cacahuètes ne sont plus de simples graines torréfiées, mais un petit magot précieux, qu’on savoure avec lenteur.
La maigre quantité délivrée ouvre l’appétit, attise le désir. Le client y retourne, relance la formule magique, répète les gestes qui font pleuvoir, parcimonieusement, la corne d’abondance. Cette gestuelle particulière, presque cérémonielle, a le pouvoir de magnifier la marchandise elle-même.

Willy, Les Rigoles, 334, rue des Pyrénées, 20e (photo Olivier Dabit)
Les jeux
Si certains jeux, paisibles, consistent à « se taper le carton » entre amis au coin du comptoir ou à remplir une grille de P.M.U., d’autres se révèlent être de véritables défouloirs. Le client y trouve son plaisir dans le rapport physique qu’il entretient avec l’objet : un combat contre la matière, qu’il soulève, qu’il étreint, qu’il frappe, secoue ou bouscule sans retenue.
Les objets, conçus pour résister, font alors corps avec le joueur. Il les empoigne avec force, les malmène, les utilise pour purger une haine viscérale. Toute cette énergie dilapidée se transmet à la machine par les interfaces que sont les boutons du flipper, ceux du jeu vidéo, ou encore les poignées du baby-foot.
Certaines zones deviennent de véritables foyers de violence, points de contact où se déversent toutes les tensions et les frustrations accumulées.