Perçu de l’extérieur, le bistrot compose une véritable fresque où la société humaine s’exprime. Contrairement à l’automobile, qui nous isole physiquement de la rue, la marche entretient un contact direct et sensoriel avec l’environnement. Par son effet cinétique, elle nous décale de l’espace urbain, fait de cette rue un enchaînement d’éléments statiques sur lesquels nous n’avons plus prise. La rue se déroule alors comme une succession d’images.
Lorsque le regard traverse la vitrine d’un bistrot, la vision qui s’offre dépend de chacun, selon ses affinités avec ce milieu. Le passant indifférent laisse glisser son œil sur l’image, sans s’y arrêter. Celui qui connaît déjà le lieu, lui, en saisit les détails au rythme de sa marche. Le bistrot devient alors un aquarium : on y jette un regard furtif, on y fixe des visages. Si l’on en cherche un en particulier, on s’arrête devant la vitre pour mieux observer, mais sans s’attarder, de peur d’attirer l’attention des clients. L’image finit par brûler l’œil si l’on s’y attache trop longtemps.
Mais lorsque l’image séduit, on franchit la porte, on entre, et l’on devient à son tour acteur ou figurant parmi les autres. Tout s’inverse alors : nous sommes passés de l’autre côté de la rampe. Il existe pourtant, entre ces deux mondes, un espace de transition propre au bistrot, un seuil, à la fois poreux et signifiant.

Café moulus | Nicolas de Crécy | ©Le Lézard 1995
Sa terrasse vous tend les bras, véritable invitation au farniente. Elle est tentatrice, corruptrice, capable de vous détourner de vos activités. Même en hiver, l’occupation du trottoir par les guéridons et les chaises, symboles d’une détente possible, offre un avant-goût de ce qui vous attend à l’intérieur, un échantillon de bien-être. La banne est déployée, le bistrot a déjà investi cette portion de trottoir que vous allez fouler. La porte est ouverte, le piège est tendu, prêt à vous happer. Si tous les artifices commerciaux sont déployés pour saisir le moindre signe de faiblesse, ils ne suffisent pas toujours à vous convaincre. Parfois, d’autres arguments sont nécessaires pour vaincre votre hésitation.
Contrairement aux brasseries, les bistrots s’installent souvent dans des rues étroites qui, par la proximité des immeubles, ne favorisent pas un ensoleillement durable des terrasses. Le succès de certains établissements, comme les Folies à Belleville ou le Soleil à Ménilmontant, s’explique aussi par leur orientation avantageuse. Il m’a longtemps paru paradoxal de voir autant de monde s’y installer, alors que le paysage urbain alentour n’offre qu’une désolation : rues congestionnées, circulation malodorante, tonitruance des avertisseurs et ronflement des moteurs.
Pourtant, les terrasses des bistrots de Belleville, équipées de chaises blanches en plastique, évoquent déjà le soleil et la détente, rappelant les pelouses d’été et les jardins où l’on se prélasse. Elles portent une charge affective : elles renvoient à d’autres terrasses, à des souvenirs de vacances, aux alignements de parasols sur les plages. Même dans ce contexte urbain, elles deviennent une passerelle vers le dépaysement, éveillant la nostalgie des vacances au soleil.
Au printemps, le Soleil, à Ménilmontant, profite de son large trottoir pour déployer une vaste terrasse et ouvrir ses baies vitrées. Le bistrot se répand dans la rue, et la rue se mêle au bistrot : l’impression de rupture s’efface, le seuil disparaît dans cette terrasse sans fin, véritable préambule à la salle. Le bistrot ne s’isole pas de son environnement : de larges baies vitrées permettent d’en découvrir l’intérieur.
À l’inverse, les bars de nuit se referment sur eux-mêmes, se cachant derrière des carreaux de verre fumé. On y pénètre en poussant de lourdes portes, parfois doubles, séparées par un sas : ici, on cherche un lieu à part, protégé. L’intérieur est cloisonné, compartimenté. La clientèle se retrouve isolée dans des alvéoles, dans des box qui coupent tout, même la parole. Chacun pour soi. La communication entre tables est abolie. Comme le note l’observation : « Diviser pour mieux régner : le patron contrôle du haut de son estrade une clientèle émiettée, rangée dos à dos, enfermée dans un volume qui n’autorise aucun débordement. » 17

Le bistrot est tout le contraire du parcage : c’est un lieu public, ouvert sur la rue, qui s’y donne entièrement. Il ne cache rien, il appartient à la rue, il en est une excroissance, et la rue y dévie son flot. Nous sommes ainsi propulsés dans un autre univers, passant d’un environnement sonore à un autre, du ronflement des moteurs au brouhaha des voix. De nouvelles odeurs nous parviennent : après les gaz d’échappement, un parfum de chaleur corporelle. Nous quittons le bitume, cette surface impersonnelle, sauvagement cicatrisée, qui recouvre toutes les voies urbaines, pour fouler une étendue ordonnée, réfléchie, souvent faite de petits carreaux juxtaposés.
Le franchissement du seuil nous retire du flux temporel et physique de la rue, soumis aux impératifs de la circulation, pour nous envelopper d’un espace apaisant. Même son atmosphère bruyante et chaleureuse nous repose du vacarme anonyme de l’extérieur. L’organisme s’adapte, se calme, les jambes s’immobilisent, et le bistrot prend l’allure d’une pompe où l’on recharge son énergie. Nous quittons un univers cinétique, où il fallait rester attentif à tous les dangers et obstacles, pour enfin nous réfugier dans un espace plus statique.
À la découpe sauvage du « skyline » succède un plafond, souvent jauni par la cigarette. Nous sommes recouverts, protégés. Le monde que l’on quitte se transforme alors en image animée, d’où surgissent des bruits diffus et étouffés. Seul un contact visuel avec ce monde nous y rattache encore. La rue devient spectacle, et nous, spectateurs ébahis.

«Ces lieux (gare, Prisunic, bistrot) ne sont pas nécessairement gardés; bien au contraire, ils se donnent en général comme publics – et cependant, il existe pour eux des rites d’entrées et de sorties. Leurs frontières, même invisibles, ne se laissent pas oublier. D’ailleurs, on n’y rentre ni en ressort pas de la même façon (…). Les deux itinéraires ont beau géométriquement recouvrir le même tracé; ils sont sentis d’une façon différente. (…), l’habitué du bistrot n’a pas la même allure quand il se dirige vers son bistrot ou quand il s’en éloigne. Cette remarque vise à manifester une structuration spatiale que tous les lieux n’ont pas le pouvoir d’imposer.(…) l’entrée et la sortie, les frontières d’un lieu qualifient les espaces les plus prestigieux de la ville. Il existe une entrée du Prisunic, de la gare, du bistrot qui les détache du reste de l’espace urbain, tout comme les premiers accords d’une symphonie l’isolent de la rumeur confuse du monde. Quand les frontières se brouillent ou quand, tout simplement, on entre en un lieu, d’une façon distraite, en allant remplir une fonction, ce lieu perd sa dignité de forme.» 18
Pierre Sansot

Aux Folies | 11 heures
Comme tout tableau qui se respecte, l’image de la rue nous est livrée à travers l’encadrement du châssis de la baie vitrée, orné de tous les obstacles présents dans le champ de vision. L’image se fracture, se décompose en plusieurs vignettes, et chacune raconte une histoire différente. La forme de ces vignettes est dictée par celle de la baie, sur laquelle se superposent affichettes scotchées, lettres peintes et autocollants promotionnels.
Au Cyrano, place Clichy, la vitrine est saturée de prospectus qui interdisent toute lecture de l’intérieur depuis la rue. Pourtant, les familiers du lieu ne s’en privent pas : ils observent l’activité extérieure à travers les minces interstices ménagés entre chaque papier, comme si la rue se lisait non plus dans les vignettes, mais dans les marges d’une bande dessinée. Pour voir la rue, il faut se rapprocher intimement de la baie.
Dans d’autres bistrots, à la structure ordonnée de la vitrine se superposent les silhouettes des tables et des chaises, ainsi que celles des poteaux métalliques qui soutiennent toute façade vitrée. À ces couches fixes s’ajoutent celles, mouvantes, des gestes et postures des clients, découpés en contre-jour sur le verre. L’ensemble devient à la fois ciselé et saccadé par la vie, la complexité des superpositions et le rythme de la rue. L’œil finit par s’égarer faute de repère stable, pris entre l’agitation extérieure et le cadre qui la filtre.
Quitter la rue pour franchir le seuil d’un commerce ou d’un immeuble, c’est aussi changer de rythme. La rue pulse de manière soutenue, ininterrompue, scandée par les vagues de véhicules et la déambulation des passants. À l’intérieur du bistrot, le temps s’écoule autrement, modulé par les activités qui s’y déroulent.
Le bistrot de quartier s’installe généralement dans des rues étroites, rarement aux angles réservés aux brasseries. Sa surface vitrée est souvent réduite, justifiant la présence de signaux visibles : bannes couvrant le trottoir, terrasses, néons scintillants qui tracent, sur fond nocturne, le nom du bistrot.

Les canettes sans alcool du Cyrano
Depuis l’intérieur, le bistrot se déploie comme un observatoire urbain, un théâtre où nous sommes à la fois spectateurs et acteurs, parfois incapables de saisir l’ensemble du spectacle. La rue s’y invite à travers la façade vitrée, fine membrane qui capte les passants, les véhicules et le tumulte quotidien, tout en laissant nos regards se perdre dans le flux incessant.
Chaque mouvement dehors est un détail à saisir : un pied qui dévie sur le trottoir, le cliquetis d’un frein, le scintillement d’un rétroviseur au soleil. À l’intérieur, nos corps se figent ou se déplacent au rythme de nos conversations, de nos gestes, de nos déplacements entre tables et comptoir, mais nos yeux continuent de voyager, suspendus entre les flux de métal et de chair, entre l’ordre domestique du bistrot et le chaos contrôlé de la rue.
Le bistrot et la rue se répondent, se frôlent, s’entrecroisent : l’un attire le regard vers l’autre, l’autre se reflète dans l’un. Le temps ralentit derrière les vitres, et pourtant tout bouge, tout pulse : les réseaux humains et mécaniques s’entrelacent, les passants se croisent, les voitures glissent, les silhouettes s’effacent, puis réapparaissent, et nous, immobiles ou en mouvement, devenons à la fois acteurs de notre espace et spectateurs d’un monde qui nous traverse.