Pour se sentir à son aise dans un lieu, il faut le posséder pleinement.
« C’est que les hommes du bistrot sont du côté du désordre. Ils ne cherchent pas à conserver l’ordre établi à leurs dépens. Un peu de casse les amuse : “le vin qui tache” quand il se répand, le verre qui se brise. Ils font des saletés, dira-t-on ; non, ils dérèglent un peu la mécanique sociale, si bien huilée, réglée et surveillée. D’autre part, nous nous sentons davantage maîtres et possesseurs de ce que nous avons bouleversé, ne fût-ce que d’une façon fort légère. » 13
Prendre possession du bistrot, c’est aussi participer à son service.
Aux heures d’affluence, lorsque le café est bondé et que le serveur peine à atteindre les tables, notamment celles proches du comptoir, il sollicite souvent l’aide d’un client, en général un habitué, pour « faire passer » la consommation. L’habitué s’empresse de rendre ce modeste service : il a alors le sentiment d’entrer dans les bonnes grâces du patron, reconnu comme une personne de confiance.
Ce geste, aux yeux du reste de la clientèle, confirme sa légitimité et renforce son statut d’habitué privilégié.
Prêter son concours au personnel est une habitude très répandue dans les bistrots.
Pour l’habitué, s’engager dans des actes concrets qui participent au bon fonctionnement du lieu, c’est acquérir un certain statut de responsable au sein de la petite société des consommateurs.
Et si cet habitué est sans emploi, cette participation peut jouer, symboliquement au moins, le rôle d’une forme d’intégration sociale.

Café moulus | Nicolas de Crécy | ©Le Lézard 1995
« Un client sur cinq participe au fonctionnement bénévole, mais seulement d’une manière assidue. La participation à la gestion est essentiellement une pratique d’habitués. » 14
Être habitué, c’est donc devenir, d’une certaine façon, bénévole : une insertion inattendue pour un public souvent menacé par l’isolement social.
« Le client veut posséder le bistrot pleinement, sans arrière-pensée, sans frôlement, sans réticence. Il sera au comble de la joie lorsqu’on lui permettra de passer derrière le zinc, pour chercher une bouteille, un jeu de cartes, pour servir, pour laver quelques verres par manière de plaisanterie. Les sources de ce plaisir ne manquent pas : l’espace situé derrière le zinc est chargé de prestige, l’habitué mime un métier qu’il aurait préféré choisir ; mais surtout, il pénètre un peu plus dans le bistrot, comme ne le ferait pas un étranger. De même, il écarte le rideau pour aller faire un tour à la cuisine ou à l’arrière-salle. Là encore, il avance dans l’intimité des lieux. » 15